Un voile n'est jamais une seule chose. Il en est au moins trois, selon qui le regarde.
I / Première lecture
La grand-mère qui prie
La première façon de comprendre le voile n'est dans aucun livre : c'est une grand-mère qui prie en le portant. Elle le porte comme on porte les choses héritées — par habitude, par mémoire, sans discours. Personne ne le lui a imposé ce matin ; elle le porte depuis toujours, comme une part de qui elle est.
Cette première lecture mérite le respect, exactement comme les deux autres méritent la critique. Si l'on ne respecte pas la foi intime de cette grand-mère, les critiques qui suivent perdent leur légitimité. La foi personnelle n'est pas l'ennemie. Elle ne l'a jamais été.
II / Deuxième lecture
Mernissi lit l'histoire
La deuxième lecture est celle de Fatema Mernissi (Fès 1940 – 2015), sociologue marocaine. Elle a grandi dans un harem domestique — une maison traditionnelle où les femmes vivaient recluses, la rue interdite — et est devenue l'une des penseuses les plus influentes du monde musulman. Elle a fait ce que presque personne n'avait fait : retourner aux textes et à l'histoire pour demander d'où vient réellement l'obligation de se couvrir.
Ce qu'elle a trouvé — ajouté à ce qu'a documenté l'historienne Leila Ahmed — peut se raconter comme une histoire en trois actes. Premier acte (Mernissi, Le harem politique) : le verset du voile descend à Médine à un moment très précis — la maison du Prophète donnait sur la rue, la ville était en guerre, et ses épouses étaient harcelées quand elles sortaient. Le verset crée une protection pour un contexte. Deuxième acte (Ahmed) : la réclusion généralisée des femmes vient plus tard, quand les empires musulmans — les Omeyyades et les Abbassides, les dynasties qui ont gouverné les premiers siècles de l'islam — copient les coutumes des cours qu'ils conquièrent : à Byzance et en Perse, voiler et enfermer les femmes était depuis des siècles une marque de rang des élites. Se couvrir s'est répandu comme se répandent les modes du pouvoir : du haut vers le bas. Troisième acte : des siècles plus tard, les juristes transforment cette coutume en norme religieuse. Conclusion de Mernissi : l'obligation de couvrir les femmes a grandi avec le pouvoir politique, pas avec la révélation. Et la question change : ce n'est plus « que portes-tu ? », mais « qui l'a décidé pour toi ? ».
Asma Lamrabet — médecin marocaine, croyante pratiquante — suit ce chemin de l'intérieur de la foi, et toute son opération tient en une phrase : séparer le texte de ses interprètes. Le Coran a été interprété entre le VIIIe et le Xe siècle par des juristes — des hommes, tous — et leurs avis se sont transmis de génération en génération collés au texte, jusqu'à être traités avec le même respect que la révélation elle-même. Lamrabet revient au texte sans cette couche par-dessus et découvre que beaucoup de ce qu'on présente comme commandement divin est, en réalité, de l'opinion médiévale. Les deux disent la même chose avec des mots différents : l'oppression ne vient pas du texte sacré ; elle vient de ceux qui l'administrent. Critiquer cela de l'intérieur de sa propre religion, ce n'est pas la trahir : c'est l'aimer les yeux ouverts.
III / Troisième lecture
L'écran éteint
La troisième lecture se passe loin, dans une télévision : le voile devenu spectacle. On en parle énormément et on écoute très peu les femmes qui le portent ; chacun projette sur lui ses propres peurs.
L'historienne Joan W. Scott l'a démontré avec un cas concret. En 2004, la France a interdit par la loi le voile à l'école publique. Scott a étudié le débat entier — parlement, presse, plateaux télé — et a trouvé qu'on y parlait de la République, de la laïcité, du passé colonial français en Algérie, de la peur de l'immigration. De tout, sauf des élèves concrètes, à qui presque personne n'a rien demandé. Beaucoup portaient le foulard par décision propre, et furent exclues de classe au nom de leur propre libération. Sa conclusion : l'interdiction du voile en dit plus sur celui qui interdit que sur celle qui se couvre.
C'est pour cela que le téléviseur de la carte est éteint. Pas pour faire taire le sujet : pour pouvoir écouter les deux autres lectures — celle de la grand-mère et celle de Mernissi — sans le bruit du dehors. Éteindre la télé est le premier geste de respect, et aussi la condition pour critiquer sérieusement.
Les trois lectures ensemble mènent à une seule conclusion : le voile choisi et le voile imposé ne sont pas la même chose, même si c'est le même tissu. Défendre la grand-mère qui prie et défendre celle qui décide de l'enlever, c'est la même position : être contre l'imposition — qu'elle vienne du régime qui oblige à le mettre (l'Iran l'impose depuis la révolution de 1979 ; les talibans l'imposent aujourd'hui en Afghanistan) ou du préjugé qui oblige à l'enlever.
// Sources citées
- Fatema Mernissi. Le harem politique. 1987.
- Leila Ahmed. Women and Gender in Islam. 1992.
- Asma Lamrabet. Femmes et hommes dans le Coran : quelle égalité ? 2012.
- Joan Wallach Scott. The Politics of the Veil. 2007.
// Pour aller plus loin
- Fatema Mernissi. Beyond the Veil. 1975.
Se couvrir ne réduit personne au silence. Forcer, si.
// Le jeu — Dialogues entre les temps
Chaque dossier est un arcane. Le jeu se complète carte après carte, une histoire à la fois.



