Une huppe qui prie tournée vers sa terre. Une hirondelle qui prie en revenant à son nid. Le même ciel leur suffit à toutes les deux.
I / La huppe
Celle qui s'oriente
Pour comprendre la huppe, il suffit de savoir une seule chose de l'islam, et c'est l'une des plus belles. Les musulmans prient cinq fois par jour tournés toujours vers le même point : La Mecque — et dans La Mecque, la Kaaba, un édifice cubique drapé de tissu noir, le lieu le plus sacré de cette foi. Peu importe où tu te trouves sur la planète : chaque mosquée du monde a une niche dans son mur qui indique cette direction, et celui qui prie chez lui la calcule avant de commencer. Cinq fois par jour, des millions de personnes pivotent en même temps, comme des aiguilles de boussole, vers le même endroit que la plupart ne verront jamais. Cette direction a un nom : la qibla.
Dans La Conférence des oiseaux — un poème persan du XIIe siècle, écrit par Attar — la huppe est le guide : elle rassemble tous les oiseaux et les conduit à travers sept vallées vers ce qu'ils cherchent. Trente oiseaux arrivent au bout, en quête de leur dieu, le Simorgh, et le poème s'achève sur un jeu de mots qui est tout son enseignement : en persan, si morgh veut dire « trente oiseaux ». Ce qu'ils cherchaient dehors était leur propre nom : ensemble, ils étaient ce qu'ils poursuivaient.
La huppe de cet atelier hérite des deux : du rôle de guide et de la foi qui fonctionne par orientation. Comme on prie vers un lieu sacré qu'on ne peut pas voir, elle recalcule chaque jour dans quelle direction se trouve ce qu'elle aime. Son chant — houp, houp — est un nom aimé répété encore et encore, comme un battement de cœur. C'est pourquoi, quand elle se tient immobile, elle n'est pas à l'arrêt : elle pointe vers la maison. Sa maison est sa qibla.
II / L'hirondelle
Celle qui revient
L'hirondelle vient de l'autre rive de la Méditerranée et de l'autre tradition : la chrétienne. Elle niche collée aux églises et aux clochers — elle vit, littéralement, contre le mur du sacré. En Espagne, une légende populaire la fait même entrer dans l'évangile : on raconte que ce sont des hirondelles qui ont retiré, une à une, les épines de la couronne du Christ crucifié.
Son calendrier est le calendrier de cette foi. Le dieu de l'hirondelle est un dieu qui meurt et ressuscite : Jésus, exécuté un vendredi et — c'est ce que croient les chrétiens — ressuscité le troisième jour. Chaque printemps, à Pâques, cette mort et ce retour se célèbrent à nouveau. Et chaque printemps, ponctuelle comme Pâques, l'hirondelle revient : elle part quand tout meurt en automne et rentre quand tout revit. Sa migration est la foi de sa tradition racontée par un oiseau : partir très loin et revenir toujours au même avant-toit. Revenir est sa façon de prier. Volverán las oscuras golondrinas — les sombres hirondelles reviendront —, écrivit Bécquer : il décrivait une foi.
Et il y a une seconde idée de sa tradition sans laquelle on ne comprend pas son caractère. Dans le christianisme, le plus important de ce que tu reçois ne se gagne pas : on te l'offre. Le mot pour cela est la grâce. Elle ne fonctionne pas comme un salaire — conduis-toi bien et tu seras payé — mais comme un cadeau qui arrive avant d'être mérité. Saint Paul l'a écrit presque avec ces mots : c'est par la grâce que vous êtes sauvés ; pas par les œuvres. Et les évangiles insistent avec des histoires : le père qui court embrasser le fils qui l'a abandonné, avant qu'il ait fini de demander pardon — la scène même de la carte II de ce jeu — ; ou les ouvriers de la dernière heure, payés le même salaire que ceux qui ont travaillé toute la journée. Le cadeau ne se calcule pas. Il se donne.
L'hirondelle vit cela sans le savoir : elle ne fait rien pour que le printemps revienne. On le lui offre chaque année. C'est pourquoi son caractère est ce qu'il est : elle pardonne facilement, parce qu'elle se sait pardonnée la première ; et elle sait attendre, parce que le cadeau arrive seul, à son heure.
III / L'olivier au milieu
Le ciel ne se partage pas
Sur la carte, les deux oiseaux tiennent ensemble un rameau d'olivier, entre le croissant de lune d'un côté et la croix de l'autre.
Ibn Arabi — mystique musulman né à Murcie en 1165, l'un des sommets du soufisme, le courant de l'islam qui cherche Dieu par le chemin de l'amour — l'a écrit il y a huit siècles : « mon cœur est capable de toute forme : cloître pour les moines, temple, Kaaba… je suis la religion de l'Amour où qu'elle aille ». Regarde sa liste : la Kaaba — le même cube noir vers lequel s'oriente la huppe — posée à côté du cloître et du temple, comme des formes également dignes de la même chose. C'est-à-dire : l'amour tient dans toutes les formes de foi.
Fatema Mernissi appelait hudud les frontières sacrées : les lignes invisibles que chaque tradition trace pour séparer — le pur de l'impur, le dedans du dehors, le nous du eux. Toute son œuvre demande qui trace ces lignes et qui en paie le prix. Ces deux oiseaux n'effacent pas leur frontière : ils la traversent et reviennent. Les deux traditions parlent de la même soif avec deux verbes différents : s'orienter (la huppe) et revenir (l'hirondelle). Et elles s'enseignent l'une l'autre : la huppe apprend de l'hirondelle que ce qu'on aime revient aussi ; l'hirondelle apprend de la huppe qu'on peut prier la maison de loin.
S'aimer, pour ces deux-là, c'est traverser la frontière de sa propre tradition sans cesser de lui appartenir — par loyauté, pas par fuite.
// Sources citées
- Farid ud-Din Attar. La Conférence des oiseaux. XIIe siècle.
- Ibn Arabi. L'Interprète des désirs. XIIIe siècle.
- Éphésiens 2, 8 · Luc 15 · Matthieu 20. La grâce et ses paraboles.
- Fatema Mernissi. Sur le hudud, la frontière sacrée.
- Gustavo Adolfo Bécquer. Rimas. 1871.
Deux manières de prier. Le même ciel.
// Le jeu — Dialogues entre les temps
Chaque dossier est un arcane. Le jeu se complète carte après carte, une histoire à la fois.



